http://www.liberation.fr/france/2016/08/19/meriam-abidi-si-elle-le-veut_1473480

 

Une belle femme sans âge aux longs cheveux noirs. Elle a l’air timide et calme, ou froide et inaccessible. Elle sourit parfois. Ses mots sont simples, concis et remplis de conviction. Elle vit en France et est tunisienne. Elle est une Femen… assez différente des autres. C’est probablement la première fois que je rejoins Meriam Abidi en dehors de la préparation d’une action, d’une séance photo ou d’un entraînement d’activiste. Il n’est ni question de slogan à trouver ni de communiqué à rédiger, mais d’une chose plus rare pour nous, parler de nos vies. Je la retrouve au Pré aux clercs, un café de Saint-Germain-des-Prés. Les étagères sont pleines de romans d’Hemingway, et les murs, de dessins des regrettés Cabu et Wolinski.

Meriam Abidi est mince, elle porte un tee-shirt et un jean très simples, propres et parfaitement repassés. Elle s’approche et, calmement, s’installe en face de moi. Perturbante, elle me fixe longuement de ses yeux noirs profonds encadrés de deux mèches brunes et bouclées. «Est-ce que la vie en Tunisie est très différente de la vie ici ?» Elle sourit, elle a l’air mal à l’aise. «Oui… Depuis quelques jours, je pense à tout ce que j’ai envie de te raconter.»

Meriam Abidi, 36 ans, vit aujourd’hui dans le sud de la France. Elle jongle entre différents emplois, du ménage dans des hôtels à l’assistance aux personnages âgées. «Tu peux te débrouiller un peu. Je n’avais pas grand-chose en Tunisie non plus. Ce n’est pas grave. Le manque d’argent me dérange moins que le manque de liberté.» Elle a rejoint le mouvement Femen en 2013. Ce jour-là, elle a expliqué, sans détour : «J’ai besoin de combattre le fondamentalisme religieux avec vous.» Depuis, elle a fait le choix de se joindre à toutes nos actions contre le fondamentalisme islamique, et uniquement celles-ci. Elle estime que le mouvement Femen lui a permis d’avoir une autre définition de son corps. «Jusqu’à pas si longtemps, je n’osais pas toucher mes seins ou mon sexe pendant que je me lavais. Depuis l’enfance, j’étais persuadée que mon corps était sale. C’est ce que tout le monde disait.» Meriam Abidi est née et a grandi dans la province de Kasserine, dans le centre-ouest de la Tunisie, près de la frontière algérienne. Son père vend du tabac, sa mère est au foyer. «L’enfance est toujours heureuse, où que vous soyez. On est heureux parce qu’on ne comprend pas tout.» Mais, en grandissant, les règles sociales deviennent plus lourdes. Elle raconte qu’en plus du contrôle de leurs tenues vestimentaires, les filles n’étaient pas autorisées à passer du temps ensemble, à s’amuser et à rire. Sans oublier les règles sur la manière de se tenir et de se comporter. En France, Meriam Abidi continue à en suivre certaines, par automatisme. Elle ne s’adosse pas au dossier de sa chaise quand elle est assise, elle marche humblement et rapidement : «La pire chose à faire, c’est de répondre aux insultes et aux harcèlements dans la rue.» Il lui arrive, pendant ses loisirs, de pratiquer la danse du ventre, une activité jugée inconvenante pour les filles de sa région, ou de lire des intellectuels musulmans engagés comme Kamel Daoud, Waleed al-Husseini ou Maryam Namazie.

Les normes sociales et morales, qui, selon Meriam Abidi, trouvent leurs racines dans l’islam, sont enseignées aux enfants dès le plus jeune âge. Bien que ses parents ne prient pas et ne lui aient pas demandé de le faire, il y avait toujours les voix masculines d’un imam célèbre à la radio ou à la télévision pour l’assommer d’instructions. Ses parents lui demandaient de se comporter comme une bonne musulmane en dehors de la maison. «Les gens n’ont pas d’intimité là-bas. Tu es en permanence sous surveillance. Tu dois obéir aux normes pour échapper aux jugements publics et à la violence.» Aujourd’hui, elle se considère encore comme croyante, mais «en un dieu qui aime les gens».

A 13 ans, elle entend les adultes raconter qu’une jeune femme est morte dans une belle maison du voisinage. Plus tard, elle découvre que la victime a été forcée par sa mère et ses frères à boire une solution médicamenteuse. Sa famille voulait laver la honte d’une grossesse hors mariage… «La culture de la honte est au cœur des morales islamiques. En vivant en dehors des règles, tu es responsable de la honte que tu apportes à ta famille et à ta communauté entière. Et donc, tu dois être punie.» C’est cette peur qui a poussé Meriam a abandonner ses études et à rester cloîtrée à la maison pendant près d’un an et demi. A 18 ans, elle noue, avec l’accord de ses parents, une relation amoureuse avec Mohamed, un jeune de son quartier. Un jour, alors qu’elle était invitée chez lui pour rencontrer sa mère, Meriam Abidi se retrouve seule avec son petit ami. Il a prévu de la posséder coûte que coûte. Il attrape un foulard et, au prétexte d’un jeu, l’attache au lit. Puis il la viole. Il achève son plan terrible en prenant des photos d’elle nue sur son lit. La victime rentre chez elle avec une exigence de Mohamed : elle doit quitter l’école et rester à la maison jusqu’à ce qu’ils se marient. Par peur que les images soient divulguées, elle reste donc enfermée pendant un an et demi. Une résidence forcée pendant laquelle elle doit souffrir les visites régulières de son agresseur. Jusqu’à un matin où Meriam décide de faire sa valise. «Le jour où je suis partie a été la plus belle victoire de ma vie. J’ai compris que j’avais gagné une bataille.» Elle s’installe à Monastir, sur la côte, puis quitte la Tunisie pour la France en 2006. 

Aujourd’hui, la militante combat avec les Femen les morales religieuses qui ont inspiré les violences qu’elle a subies. Récemment, elle a manifesté seins nus devant des imams fondamentalistes au Salon de la femme musulmane de Pontoise ou devant Tariq Ramadan, lors d’un rassemblement de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF). Pour leur crier, face à face et en arabe : «Personne ne me soumet, personne ne me possède, je suis mon propre prophète !»Meriam Abidi dit que son corps est toujours sale, que tout le monde peut le voir à présent : «Mais il n’est pas sale de la honte qu’ils y mettent, il est sale de la peinture de mes slogans.» Elle regrette les débats actuels. Pour elle, les Occidentaux ne comprennent pas à quel point l’islam affecte la vie des gens : «Ils pensent soutenir les musulmans de cette manière, mais en réalité ils soutiennent des idées violentes qui détruisent les vies des musulmans.» Que pense-t-elle de ceux qui affirment que l’islam est une religion pacifique, qui ne peut inspirer aucune violence et aucun mal ? «Peut-être que certains ont été assez chanceux pour ne jamais avoir à en souffrir. Peut-être qu’ils cachent la vérité, mais ils ne peuvent ignorer mon histoire et celle de beaucoup d’autres. Je suis là, ne me cachez pas. Ecoutez aussi mon histoire.»

Inna Shevchenko

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