http://www.lesinrocks.com/2017/02/04/actualite/religions-ont-methodes-se-rejoignent-lorsquil-sagit-de-persecuter-femmes-deux-femen-affrontent-religions-11909833/

 

La tête, le cœur, les seins, le ventre, les mains, le sexe, les pieds… Et si chaque partie du corps des femmes était le symbole d’une oppression profonde issues des a priori religieux des trois monothéismes ? C’est en tout cas ce que révèlent deux militantes Femen, Inna Shevchenko et Pauline Hillier, dans leur livre “Anatomie de l’oppression” (Ed. Seuil). Un essai radical et militant qui revient sur les discriminations envers les femmes partout dans le monde.

Quel a été le déclic de cet essai radical ? 

Inna Shevchenko – Le livre n’est pas un travail de chercheurs ou de journalistes, c’est avant tout une démarche militante. Tout comme notre volonté de s’engager, Anatomie de l’oppression est le résultat de notre éducation et de notre histoire familiale. Un jour, alors que nous parlions d’une énième atrocité qui était encore arrivée à une femme et qui était la conséquence d’une croyance dogmatique, c’est comme si ça avait été la fois de trop. Et j’ai proposé à Pauline d’écrire le livre, qui a ensuite trouvé la structure basée sur les parties du corps de la femme.

Pauline Hillier – Notre réflexion a été nourrie par des centaines d’histoires que l’on a lues ou entendues. Le livre est aussi le fruit d’une prise de conscience universaliste. Inna et moi avons grandi dans des univers très différents, et pourtant, nos maux de femmes sont similaires. Nos échanges avec des femmes égyptiennes, tunisiennes ou iraniennes nous ont permis de réaliser à quel point, finalement, les religions ont des méthodes qui se rejoignent un peu partout lorsqu’il s’agit de persécuter les femmes. Anatomie de l’oppression, est un mélange entre nos histoires personnelles et nos convictions.

Quelle éducation religieuse avez-vous reçue justement ?

 P.H. – J’ai grandi en France dans une famille catholique de gauche. J’ai été baptisée, j’ai fait ma communion ainsi que ma profession de foi. Jusqu’à l’âge de 13 ans je faisais la prière tous les soirs et je dormais avec un chapelet sous mon oreiller.

I.S. – Mon éducation religieuse a été celle donnée par la société. En Ukraine, la population est, pour une très grande majorité, croyante. La première fois que j’ai entendu quelqu’un dire : “Je ne suis pas sur qu’il y ait une force spirituelle au-dessus de nous”, j’ai été réellement choquée. Au lycée, des prêtres venaient nous expliquer pourquoi la contraception était un mal. Mais contrairement à Pauline, je n’ai jamais eu de cours de catéchisme. De la même façon que l’on enseigne l’histoire, je pense que l’on devrait introduire des cours de théologie dans les lycées. C’est un élément clef de compréhension des sociétés actuelles, et il est important d’analyser son influence pour pouvoir aussi prendre du recul.

Car ce qui me frappe tous les jours, c’est le paradoxe existant entre ce que les croyants pensent qu’est leur religion et ce qu’elle est réellement. A l’âge de 15 ans je priais tous les soirs, sans vraiment comprendre pourquoi, mais c’était une sorte de rituel. Un jour, dans l’intention d’être une bonne croyante, j’ai lu la Bible. Et je me souviens avoir compris que l’égalité et la morale ne venait en réalité pas de la religion mais de l’humanisme. La religion, quelle qu’elle soit, est une idée dangereuse puisqu’elle fini par contrôler vos modes de vie. Elle vous dicte comment vous devez penser ou vous habiller, voire qui vous devez aimer. Elle prétend libérer les femmes en leur donnant des droits alors qu’elle est la première, historiquement, à lui en avoir confisqué.

Quelle importance a eu l’imagerie du corps dans votre réflexion ?

P.H. – Nous avons décomposé le livre sous forme d’un parcours anatomique afin d’expliquer comment la religion, en accaparant petit à petit toutes ces parties, est parvenue à exercer un contrôle total du corps des femmes. Dans les faits, les mesures liberticides contre les femmes sont très physiques, elles sont très charnelles. Or, dans notre forme de militantisme incarné, le corps occupe une place importante, la structure du livre prenait tout son sens. Lorsque l’on regarde l’impact de la religion par ce prisme-là on s’aperçoit que rien n’est laissé au hasard, tout est passé au crible pour maintenir les femmes dans cet état d’infantilisation permanente.

Pourquoi avoir fait le choix de parler de la condition de femmes dans le monde entier plutôt que de cibler un pays en particulier ?

I.S. – Nous avons voulu montrer que l’oppression des femmes par la religion est une question globale. Bien sûr, nous sommes conscientes des différences des conditions de vie des femmes. Mais que ce soit aux Etats-Unis, en Iran, en Tunisie, en Pologne ou en France, la religion contrôle leur vie sur bien des aspects, et à des degrés différents. Les trois monothéismes sont avant tout la résurgence d’une culture patriarcale. Lorsque nous écrivions, chaque jour qui passait, l’actualité était marquée par une nouvelle atrocité commise sur une femme. Et lorsque nous avons terminé le livre, les Polonaises manifestaient contre le projet de loi interdisant pratiquement totalement l’IVG.

P.H. – Le but était aussi d’encourager une prise de conscience universaliste. Faire prendre conscience à tous que les souffrances des femmes sont finalement les mêmes. Et se répondre d’un pays à l’autre, c’est aussi initier un sentiment de solidarité sans frontière. Montrer que tout en étant spatialement éloignées, nous partageons quelque chose. Le livre commence d’ailleurs par cette idée : “En tant que femme, il y a quelque chose de fort qui nous unit”. En utopistes que nous sommes nous pensons que l’union internationale des femmes pour leur sort commun – sans prétendre que la tradition, la culture, ou la religion peut justifier des formes d’oppression – nous amènera à reprendre la place qui nous est due et à améliorer notre condition partout dans le monde.

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Comment expliquez-vous qu’aujourd’hui on assiste à un certain retour en arrière de la libéralisation du corps de la femme, qui est l’idée que vous avancez à plusieurs reprises dans votre livre ?

I.S. – De manière plus globale, on assiste à une résurgence de vieilles formes de pensée qui se traduit notamment par une montée des populismes partout dans le monde. Ce mouvement tente de vendre des idées archaïques en les présentant comme de nouvelles solutions, et l’on assiste alors au retour des valeurs religieuses. Elles ont été créées à des époques où personne ne savait ce que le monde était, elles ne peuvent pas s’appliquer au monde moderne. Nous espérons que ce livre participera à la recherche de nouvelles idées, de nouveaux modes de pensées.

P.H. – Je suis assez terrifiée lorsque je vois des jeunes prôner le retour à des valeurs qui me paraissent moyenâgeuses. De manière très personnelle, certaines femmes peuvent ne pas souhaiter avoir recours à une IVG, mais je ne comprends pas comment des gens peuvent militer pour son interdiction. Et quand j’analyse la situation de la manière la plus objective possible, je me rends compte que les seuls avocats de l’immobilisme ou d’un retour au passé ce sont les religions qui sévissent dans les milieux traditionalistes. Or la religion ne cherche pas le progrès, elle veut que les choses restent figées dans le temps, conformément à des textes sacrés écrits il y a des millénaires. Pour nous, la foi n’est pas un problème, mais la religion en tant qu’institution est un frein lorsqu’elle se substitue à l’appareil de l’État. La religion ne peut pas être une idée politique.

I.S. – Par définition, les droits des femmes sont fragiles dans la société. Preuve en est que l’Espagne et la Pologne se sont mobilisées pour protéger leur droit à l’avortement. En France, cette question s’est invitée dans les débats politiques entre les candidats à l’élection présidentielle. Prenons par exemple le cas de l’Iran, avant la Révolution de 1979 les femmes pouvaient étudier à l’université et porter ce qu’elles voulaient. L’évolution récente de la Turquie vers une dictature islamiste est également très inquiétante. En France, les gens se sentent en sécurité, ils n’imaginent pas qu’il soit possible de revenir sur ces droits fondamentaux. Même si c’est un pays très avancé en termes de droits humains, le risque de perdre tous ces acquis n’est pas une illusion, surtout face à la montée des populismes. Il y a vingt ans, la plupart des gens avaient honte de dire qu’ils votaient Front national, désormais ils en sont fiers, ils ne se cachent plus. N’est-ce pas là un exemple de régression ?

P.H. – La situation n’est toutefois pas totalement désespérée. Les femmes sont de plus en plus politisées, impliquées, attentives et prêtes à se mobiliser. Les Françaises ont été plusieurs dizaines de milliers à descendre dans la rue en soutien à l’Espagne ou la Pologne lorsque le droit à l’avortement y était menacé. Bien que l’état de la société soit parfois effrayant aujourd’hui, il faut garder à l’esprit que les femmes peuvent aussi être une force de frappe incroyable, capable de s’unir et de résister.

Dans votre ouvrage vous revenez sur la polémique du burkini qui a agité la France cet été. Quelle est votre position sur cette question ?

P.H. – La politique ne peut pas répondre à ce sujet avec les mêmes méthodes qui appartiennent d’ordinaire à la religion, c’est-à-dire en contraignant. Pour nous, le burkini est un objet terrible pour les femmes, mais ça n’est absolument pas dans leur intérêt que de leur interdire de le porter. La solution réside dans l’éducation, le dialogue, et le débat mais ne se trouve pas dans l’interdiction et l’humiliation. Parce que oui, il y a quelque chose de très humiliant dans le fait d’arrêter une femme sur la plage devant ses enfants. Ce n’est pas un crime que d’afficher ses convictions de cette manière. On milite contre le port du voile ou du burkini mais il n’appartient pas à une autorité patriarcale de le bannir. Et ceux qui défendent le burkini au nom de la liberté des femmes à s’habiller comme elles le souhaitent doivent également condamner les pays qui l’imposent. C’est malheureusement peu souvent le cas.

Comment les femmes peuvent-elles reprendre possession de leur corps selon vous ?

I.S. – Les femmes doivent avant tout penser par elles-mêmes, pour elles-mêmes et pour leur vie. La plupart des choses que nous pensons de nous-mêmes sont le résultat de ce que quelqu’un d’autres nous a dicté. Face à des institutions religieuses qui cherchent à contrôler notre corps, “la meilleure chose en laquelle croire, c’est en vous-même”.

P.H. – Il est important de rappeler aux femmes qui souhaitent changer les choses que la résistance à toutes ces formes d’oppression peut se faire aussi bien de l’intime que dans le domaine public. Nous sommes conscientes que tout le monde ne peut pas s’engager comme nous le faisons avec Femen, mais les femmes comme les hommes peuvent essayer de faire bouger les lignes à leur échelle, en ne se laissant pas marcher sur les pieds, en prenant position lors de discussions avec des amis, et en étant solidaires envers les femmes. Les femmes ont été trop longtemps isolées les unes des autres. Il faut arrêter de rester enfermé dans nos individualités et reprendre confiance entre notre sexe.

Inna Shevchenko

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