Quelle joie! « je suis Charlie, toujours Charlie » dit tout le monde dans cette grande et belle salle. Quelle joie de voir ces formidables intervenants, que j’admire, répéter « Je suis Charlie ». Quelle joie de participer à cette célébration de l’humanisme, de l’universalisme qui défend les droits pour tous et accorde une place à chacun. Quelle joie de vous entendre tous défier les dogmes religieux, vous opposer à l’extrême droite et dénoncer la lâcheté de la gauche régressive. Quelle joie de me tenir debout ici avec vous tous au nom des plus belles idées, de rejoindre ceux qui se trouvent du bon côté de l’Histoire. Et même si, au final, il advenait que nous nous soyons trompés sur toute la ligne, sachez que ce sera un immense plaisir de brûler en enfer avec vous tous!

 

Nous nous rassemblons aujourd’hui alors que les outils de la violence et de l’oppression religieuses sont défendus au nom de la culture, de la tradition et, quelque fois avec un certain cynisme, au nom de la liberté et du libre arbitre. Nous nous rassemblons dans cette pièce quand dans 39 Etats vous pouvez être condamnés et emprisonnés pour apostasie et blasphème.

A une époque, où chacun, religieux ou non, et quelques soit sa nationalité et ses origines, devient une cible ambulante des extrémistes religieux portés par leurs dogmes.

En un temps où pour beaucoup il est plus facile de tuer que d’accepter les différences.

Nous nous rassemblons à une époque où les nationalistes de l’extrême droite, tirant profit de la peur et de la menace terroriste, distillent toujours plus de haine et encouragent toujours davantage les discriminations envers les minorités. A un moment où celles et ceux supposés être de nos alliés nous tournent le dos, cette gauche régressive qui abandonne la critique de l’extrémisme religieux aux xénophobes, et lorsque également, à ma plus grande tristesse et à ma plus grande indignation, des femmes endossent le système de valeurs créé contre elles. C’est le temps où les sociétés progressistes abandonnent trop souvent face aux lobbies religieux et sacrifient les droits de l’humain (et plus encore lorsqu’il s’agit des droits des femmes) sur l’autel du politiquement et du religieusement correct. C’est aussi le temps où ceux qui ont choisi le camp des idées conservatrices et des dogmes médiévaux (et c’est leur droit après tout) voudraient les imposer dans le débat public comme des valeurs de progrès et de liberté. Et ces dans ces circonstances que nous sommes ici pour dire haut et fort « Nous sommes Charlie ». Parce que Charlie Hebdo est plus qu’un journal, aujourd’hui Charlie est une manière de penser. Demandez-moi ce qu’est le courage et je vous répondrai Charlie. Demandez-moi ce qu’est la dignité et je vous répondrai Charlie, demandez-moi ce qu’est la liberté et je vous répondrai c’est d’être Charlie. Nous sommes tous Charlie ici parce que nous sommes ceux qui gardons les portes et les esprits ouverts quand d’autres aujourd’hui voudraient voir au contraire plus de portes se fermer, plus de murs et de barrières se dresser.

 

Je suis ici pour affirmer une fois de plus que les féministes aussi sont Charlie. Avec FEMEN, nous étions avec Charlie depuis le début, nous sommes Charlie aujourd’hui et nous resterons pour toujours Charlie. Comme Charlie Hebdo nous savons bien qu’être du côté de l’opinion minoritaire n’est ni mauvais ni faible.

 

Je suis ici aujourd’hui pour célébrer avec vous tous la liberté d’expression, l’humanisme, la laïcité, le féminisme, la solidarité et aussi donc, aujourd’hui avec vous pour célébrer Charlie.

 

Et pour nous féministes, Charlie Hebdo représente l’essentiel de l’émancipation humaine qui réside dans notre faculté à dénoncer et à rire de l’autorité. En tant que féministes nous sommes Charlie parce que changer la société signifie toujours la questionner et Charlie est celui qui le fait le mieux. Parce que la libération de la femme est impossible sans le droit à la liberté d’expression que Charlie exerce sans compromis. Et je veux parler aussi de la liberté d’expression d’opinions gênantes et impopulaires. La liberté d’expression de toute opinion est la condition sine qua non à la liberté de penser à la liberté de conscience. En outre, elle est la condition essentielle à une société saine et en constante évolution. Moi-même, en tant qu’activiste qui a été arrêtée dans plusieurs pays, kidnappée et torturée en Biélorussie, rouée de coups et forcée à quitter l’Ukraine à la hâte pour avoir exprimé mes opinions politiques, qui se trouvent être très impopulaires dans ces pays, qui a survécu à une attaque terroriste à Copenhague pendant mon discours, je définis la liberté d’expression comme étant la plus fondamentale des libertés fondamentales. John Milton l’a mieux formulé dans l’Areopagitica (ou De la liberté de la presse et de la censure) : « donnez-moi la liberté de savoir, de prononcer des mots et de discuter librement selon ma conscience, plus que toute autre liberté ». Je définis la liberté d’expression comme le plus fondamental de tous les droits, la raison étant que la liberté d’expression est une garantie pour beaucoup d’autres droits fondamentaux. La liberté d’expression est une liberté essentielle sans laquelle les autres libertés sont soit impossibles à imaginer soit impossibles à mettre en pratique. Charlie Hebdo, tout comme FEMEN et bien d’autres dans cette salle sont souvent été attaqués pour avoir blessé la sensibilité d’autrui avec leurs mots, avec leur humour. Mais je le répète encore et encore, tout comme Charlie le fait, il n’existe pas de droit à ne pas se sentir offensé, mais il y a un droit inconditionnel et fondamental à la libre expression de toutes et tous. De la même façon que les croyants peuvent s’offenser d’un discours blasphématoire, les homophobes peuvent se sentir offensés par un discours qui reconnaît les droits LGBT et les sexistes peuvent s’offenser à leur tour par un discours qui promeut l’égalité de sexes. Nos sentiments ne peuvent pas devenir une raison valable pour restreindre une personne dans l’expression de ses idées, quand bien même nous détesterions ces idées. Nous entendons trop souvent de nos opposants que la liberté d’expression doit avoir des limites, que la liberté d’expression sans limites peut être blessante et néfaste à la société. Ils disent : Charlie Hebdo dépasse les bornes, va au-delà de la liberté d’expression. Je sais combien les personnes souffrent du manque de liberté d’expression dans de nombreux pays. Et maintenant, pouvez-vous nommer un seul pays où les citoyens auraient souffert d’un excès de liberté d’expression? Non, vous ne le pouvez pas ! Assez de cette hypocrisie. La liberté d’expression n’a besoin d’aucune limite ni d’aucune restriction. Parce que comme une autre de mes héroïnes, Rosa Luxembourg l’a dit, « la liberté, c’est toujours la liberté de celui qui pense différemment ». J’adhère totalement à cette pensée : si vous croyez en la liberté d’expression sans qu’il n’y ait d’offense, vous ne croyez pas en la liberté d’expression. Oui, il est possible que vous n’appréciiez pas certains des dessins de Charlie, certains des slogans de FEMEN ou certaines paroles prononcées depuis cette scène mais c’est ce qu’est la véritable liberté d’expression. Charlie Hebdo nous rappelle à tous une simple vérité, les trois mots prononcés par Mandela,  Rosa Parks par d’autres défenseurs des droits de l’Homme « la liberté est indivisible ». Vous ne pouvez pas découper la liberté en tranches et choisir celles qui vous aimez. Je vais vous rappeler quelques évènements banals mais néanmoins importants de l’Histoire.  Socrate a été condamné à mort pour « avoir présenté de nouveaux Dieux »; Galilée a comparu devant l’Inquisition pour avoir déclaré que le soleil ne tournait pas autour de la Terre; Darwin a été attaqué pour son célèbre Origine des espèces. Comment la société aurait pu progresser si leurs idées n’avaient pas été exposées?

 

Moi, je défends le droit à la liberté d’expression en tant que féministe précisément parce que toutes les institutions patriarcales, les institutions religieuses comprises, définissent la femme silencieuse comme modèle féminin. Ils ne veulent pas que nos individualités s’expriment. Tandis que l’homme qui prend la parole en public est très souvent perçu courageux, puissant et libre, la femme qui s’exprime dans les mêmes circonstances, elle, est humiliée, taxée d’hystérique et d’indigne. En ce moment, se tient devant vous une de ces femmes hystériques et indignes(« harpies obscènes » par Marine Le Pen). Certains nous accusent d’être hystériques et d’autres d’être agressives. Nous sommes attaquées et menacées. Cependant ce n’est pas parce qu’ils voient nos poitrines et nos couronnes de fleurs qu’ils se sentent offensés mais parce que nous faisons parler chaque partie de notre corps. Etant donné que l’on attend des femmes qu’elles soient passives et silencieuses, nous occupons les espaces publics partout dans le monde, nous prenons d’assaut les hauts lieux du pouvoir patriarcal, nous nous introduisons sur leurs scènes et leurs autels pour dire ce que l’on pense, nos corps s’expriment dorénavant, ils ne se cachent plus. Ça en irrite beaucoup, je le sais, et aussi malheureusement certains de celles et de ceux qui pourraient être nos alliés… Charb a écrit dans sa colonne « Avec FEMEN » en 2013 : On n’en peut plus du discours dominant sur FEMEN. Que les curés à barbe ou en robe que les fachos, que les machos condamnent leurs objectifs c’est plutôt rassurant, c’est le discours de ceux qui partagent leurs objectifs mais qui ne sont pas d’accord avec leur mode d’action (qui posent problème) ; C’est de la provocation. C’est trop violent, alors il faudrait qu’elles manifestent recouvertes d’une cape d’invisibilité en silence Il a ajouté : Arrêtons de chipoter. Elles luttent contre les violences faites aux femmes par des moyens non-violents. Elles se trompent de cibles? Vu les réactions des cibles, on se rend compte qu’elles visent juste ».

Nous sommes toujours Charlie parce que nous ne cesserons jamais de nous exprimer. Charlie nous apprend que nous taire revient à nous condamner, à condamner nos aspirations à un monde meilleur, nos rêves. Parlons librement, exprimons-nous sans en demander la permission à personne. C’est en exerçant notre liberté d’expression que nous nous donnons les moyens de combattre les injustices passées, de changer le statut quo et découvrir notre potentiel à créer un avenir libre et juste pour tous.

En tant que féministe, je suis Charlie aussi parce que nous croyons au principe de laïcité et le défendons avec vigueur. Parce que la laïcité est aussi un combat de femmes. Les droits des femmes peuvent progresser là où les libertés de conscience et de choix sont garanties par la loi. La laïcité et le féminisme visent à libérer les femmes et les hommes du dictat d’une autorité supérieure. Tous deux rejettent les règles imposées aux individus. Tous deux répandent la solidarité et l’égalité au sein de la société.

Un des principaux ennemis de la liberté des femmes est l’extrémisme religieux fondé sur des dogmes patriarcaux. Aucune femme ne peut avoir les droits et les libertés qu’elle mérite sous aucune loi religieuse. Les femmes ont plus de droits dans les pays où les lois ne sont pas basées sur la religion et où l’Etat est séparé de la religion. Là où les religions organisées prennent de la place, les droits des femmes en perdent. Là où l’influence religieuse commence, le féminisme s’arrête. Ce qui ne veut pas dire que la foi et la spiritualité sont incompatibles avec la liberté des femmes et le féminisme. On peut être croyant et féministe, alors qu’une société féministe ne peut pas être religieuse, le féminisme ne peut pas être religieux et les lois égalitaires ne peuvent pas être religieuses. Vous ne pouvez pas demander la liberté et les droits des femmes en regardant celles-ci à travers le prisme d’un dogme religieux sexiste et en acceptant les règles des institutions religieuses. Le féminisme exige le droit des femmes à disposer de leur corps, les textes et les institutions religieuses exigent que le corps des femmes soit la propriété de l’homme. Le féminisme se bat pour que les femmes soient entendues, tandis que les religions exigent leur silence et leur obéissance. Le féminisme dévoile la force et le pouvoir des femmes, les religions mettent l’accent sur la pudeur et la passivité des femmes. Pour un très grand nombre de raisons politiques, culturelles et historiques, les religions n’ont pas le même respect pour les droits humains et les égalités, et même au sein des religions il y a des voix dissidentes. La laïcité protège l’impartialité de l’Etat et c’est ce dont les droits des femmes ont besoin pour progresser.

 

Et c’est aussi la raison pour laquelle, en tant que féministes, nous devons toutes être Charlie! Parce que nous avons besoin de rappeler constamment la contribution des religions à l’oppression des femmes et nous devons les dénoncer comme étant l’obstacle majeur du féminisme. Les institutions religieuses continuent de dresser le portrait de Dieu comme une figure masculine et paternelle, elles interdisent toujours le leadership des femmes, elles isolent les femmes dans les lieux de culte, parfois essaient même de leur retirer leur liberté de mouvement à moins qu’elles ne soient accompagnées d’un homme. Les institutions religieuses dirigent une guerre contre nos vagins depuis des siècles. Avec le culte de la virginité et de la maternité, elles renient la sexualité des femmes, et parfois même coupent les clitoris avec fanatisme, estropiant 200 millions de filles et de femmes vivantes aujourd’hui. Elles veulent contrôler nos abdomens quand seulement 58 pays dans le monde autorisent l’avortement sur demande. Les institutions religieuses ignorent, renient notre droit au choix et nos sentiments puisque nous comptons aujourd’hui 26 millions de mariages forcés dans le monde et en moyenne 15 millions de filles mariées sont mineures. Les femmes dans le judaïsme et l’Islam continuent de se battre pour obtenir un droit de divorce et sont nombreuses à mourir ou être victimes de violence pour  cause d’adultère et la cible des crimes d’honneur. Les religieux sont les ennemis en commun des droits LGBT. Leur fétichisme capillaire les conduit à instaurer des lois où le port du hijab devient obligatoire, obligeant toutes les femmes, quelques soient leurs choix, leurs religions, à se couvrir encore dans de nombreux pays. (Ces lois, d’ailleurs, ne devraient pas être reproduites dans un contexte de laïcité. Un Etat laïque ne peut pas dicter aux femmes comment s’habiller à la plage ou dans leur vie privée. La laïcité est un principe humaniste qui n’a pas besoin des stratégies religieuses dictatoriales).

 

Nous devons dénoncer les injustices des religions envers les femmes, comme Charlie Hebdo le fait souvent. En tant que féministe, je crois que les religions et leurs institutions patriarcales sont les mafias, elles sont le business de la destruction des femmes et de leurs rêves.

Avec l’esprit de Charlie, nous avons besoin de répondre aux spectres des religions patriarcales par la réalité : nous avons besoin de leur dire à voix haute que nous ne voyons pas dans le reflet du miroir une esclave coupable, inférieure et soumise, mais que nous voyons au contraire des femmes libres, capables et fières se soutenant les une les autres.

En tant que féministe nous critiquons les religions et nous continuerons de le faire avec l’aide de Charlie.

Et cette critique des religions n’est pas une déclaration de guerre, bien au contraire, c’est un appel à mettre un terme au plus vieux conflit du monde (ou au conflit historique) qui oppose les femmes et les religions. J’appelle chacune et chacun, penseuses et penseurs libres, laïques, athés, citoyens libres et égaux du monde à s’assembler et à mettre fin à la guerre contre les femmes. Il est temps de discuter des crimes commis par les religions, avec des mots, des slogans sur nos corps, des dessins et des plaisanteries, parce qu’il est temps d’apprendre à ne pas croire.

Charlie nous apprend que la liberté devrait être constamment défendue, parce que la liberté n’est jamais donnée, elle est toujours conquise.

Avant de quitter la scène je voudrais partager mon rêve avec vous. Ce rêve qui m’obsède, ce rêve que je veux raconter à tout le monde. Ce rêve pourrait être un parfait dessin de Charlie Hebdo, et avec les capacités prophétiques de Charlie, je pense que ce rêve va un jour devenir réalité.

J’attends avec impatience un jour où tous les fanatiques religieux, les sexistes et les misogynes nourris par les dogmes monothéistes et les idées discriminatoires se mettront à genoux mais pas pour prier leurs dieux, ils se mettront à genoux devant les humanistes persécutés, les laïques et les féministes du monde pour implorer leur pardon.

 

Jusqu’à ce jour, exprimons nous, jusqu’à ce jour, soyons Charlie! Merci à toutes et à tous.

 

 

 

Inna Shevchenko

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